Bible & Qabalah

LE MESSIE À LA CROISÉE DES CHEMINS -3

EN ISLAM

Naissance et schismes

Pour expliquer l'attente messianique en Islam, il faut remonter aux origines de celui-ci et décrire les conditions de la succession du prophète Moh'amed.

L'Islam jaillit des sables d'Arabie ensemencés par la foi judéo chrétienne, en milieu païen. Quand, à quarante ans au début du septième siècle, Moh'amed eut la révélation du Dieu-Un, les tribus juives de Médine et les chrétiens de Najrane crurent qu'une nouvelle secte chrétienne était née. Les sectes étaient nombreuses à cette époque en Arabie.

Dès le début, Moh'amed intégra dans son prêche les prophètes bibliques et en particulier Ibrahim (Abraham) et Moussa (Moïse). Il s'attacha en particulier à I'ssa (Jésus) et à Mariam (Marie) comme modèle familial. Orphelin très tôt et n'ayant pas eu de descendance directe masculine, Moh'amed était proche de la famille de sa fille Fatima, de son gendre A'li et de ses petits-fils H'assan et H'ussein. A'li était aussi son cousin.

A'li avait neuf ans quand Moh'amed prit conscience de sa mission prophétique. La Tradition du H'adith (tradition orale) raconte que lorsqu'il commença à prêcher en public, Moh'amed réunit quarante membres de la tribu Abou Hashem dans un banquet où il désigna A'li "comme frère, homme de confiance et comme successeur". A'li devint son secrétaire particulier. Au combat, il était le plus courageux et il devint aussi son "porte-étendard". Bien qu'admirant la hardiesse de son cousin, Moh'amed le laissait à l'écart des grandes batailles décisives, à la grande amertume d'A'li qui ne disait mot. Était ce pour l'épargner, ou pour qu'il ne lui porte pas malheur ou plutôt ombrage? Moh'amed le rassurait en le comparant au prêtre Aaron, le considérant comme un frère. Mais il laissait entendre aussi qu'il était lui-même le Moïse de l'Islam, le seul chef et le seul prophète. Moh'amed a confirmé son affection à A'li et à sa famille, à plusieurs reprises. La Tradition rapporte ces propos: "Je suis la Cité de la Connaissance et A'li en est sa porte (bab)".

Prenant les mains de ses deux petits fils H'assan et H'ussein, il dit en public:

"Quiconque m'aime, aimera ces deux garçons, leur mère et leur père, et sera à mes côtés le jour du Jugement Dernier et lors de la Résurrection".

Au retour de son dernier pèlerinage à la Kaaba, Moh'amed aurait confirmé A'li comme successeur, ou "khalifa", lors d'un discours rapporté par la tradition du h'adith. Malade, il aurait voulu consigner cette volonté par écrit, mais il en fut dissuadé par O'mar.

Lorsqu'un homme fidèle et dévoué au prophète, Abou Bakr, fut désigné comme premier khalifa pour maintenir la cohésion et l'unité des tribus dans la nouvelle foi, le groupe constitué autour d'A'li s'est senti frustré d'une succession. A'li était sans doute l'héritier spirituel naturel, mais il n'était pas forcément considéré comme l'homme politique du moment par les tribus. Comme il n'y avait pas de tradition d'un double pouvoir temporel et spirituel, il ne pouvait y avoir qu'un seul chef, donc un seul successeur, et ce chef était désigné par consensus.

A'li coopéra avec le premier khalifa Abou Bakr, mais se tint sur la réserve avec son successeur O'mar et se montra franchement hostile à O'thman, quand il prit le pouvoir. O'thman s'est vite rendu impopulaire par la corruption, le népotisme et les dépenses inconsidérées. Le fossé s'élargit entre les tenants de la succession réaliste et ceux de la fidélité spirituelle. Le pouvoir se délita et, une fois désigné, O'thman dut faire appel à son adversaire A'li pour rassembler les tribus. Après l'assassinat du troisième khalifa, A'li accepta la succession et devint le quatrième khalifa, après avoir attendu vingt quatre ans dans l'ombre!

Il faut revenir ici aux définitions. La lignée des khalifa ou "successeur" est devenue héréditaire après A'li, de père en fils ou de frère à frère, en tout cas dans la même famille. Depuis le début, comme on l'a dit, le pouvoir était essentiellement politique et temporel. Le pouvoir religieux était entre les mains d'experts théologiens. La succession était réglée par voie de consensus. Cette façon de procéder est appelée "la voie tracée" par les premiers khalifa ou "sunna", d'où le groupe des sunnites, représentant aujourd'hui près de quatre vingt dix pour cent de l'Islam. Cette voie tracée ou règle de conduite est devenue la norme, puis la loi.

Mais sous l'impulsion de A'li, le groupe qui lui était resté fidèle ne donnait pas le même sens à la succession de Moh'amed. Certes, il croyait dans l'unité d'Allah inconnaissable et ineffable. Certes, il croyait dans le prophète Moh'amed à qui la loi divine a été révélée. Mais ce groupe de disciples pensait que l'homme ne peut vivre sans guide spirituel. Le successeur ou khalifa, chef temporel qui maintient l'ordre dans le monde, avait aussi une mission de guide. Il marche en avant pour éclairer la route, il est aussi l'"imam" qui explicite et interprète le Coran. Il partage avec son groupe non seulement les idées reçues mais celles qui sont divulguées petit à petit par une recherche spirituelle, à travers le sens secret du Coran. Dans le temps, ce groupe acquit une forme de pensée originale, mais s'est "mis à part" de la ligne dominante. Il a été appelé "shia'h", groupe à part, une forme de schisme, avec un chef spirituel, l'imam. L'imam ne reste pas figé dans sa culture, il est progressivement initié aux sept "profondeurs ésotériques", depuis le sens littéral du Coran jusqu'à son essence, jusqu'à l'idée de base ou archétype. Initié, l'imam explicite la loi divine à l'homme ordinaire et l'aide dans son cheminement terrestre. Ainsi l'imam, un homme ayant des qualités surhumaines puisqu'il est supposé "infaillible", est devenu dans la shia'h une autorité à laquelle le croyant obéit aveuglément. De plus chaque imam désigne "par testament" son successeur qui doit appartenir à la descendance de A'li et il gouverne par l'autorité de "la Maison de David".

La voie de la sunna n'a pas laissé beaucoup d'occasions aux imam de prendre le pouvoir et de régner. Ali et ses deux fils sont morts assassinés ou dans un combat inégal. De nombreux disciples sont morts en martyrs. L'idéologie shi'ite qui émergea de ces luttes pour le pouvoir musulman enseigne que toute victoire militaire est vaine, parce que suivie de défaites et de victoires, sans finalité essentielle et elle se termine dans l'oubli, à force de se suivre et de se ressembler. La Shia'h souhaitait une totale révolution de la conscience religieuse des nouveaux musulmans. Pour elle, la victoire obtenue par la souffrance et le sacrifice est éternelle, car elle laisse une trace indélébile dans les mémoires.

Le martyr de H'ussein et de ses disciples a confirmé par les faits la pensée shii'te et l'a perpétuée par des rites et des pratiques originales. Ainsi jusqu'à ce jour, les shii'tes commémorent le martyr de H'ussein, par le grand deuil de l'"A'shoura". Il est l'occasion de manifestations de piété et d'exaltation religieuse. Lors d'une procession funèbre simulant celle du martyr, les femmes vêtues de leur tchador hurlent de douleur et les hommes vêtus de noir se lamentent en répétant des litanies plaintives saccadées. Certains portent des piques surmontées d'une main représentant "les cinq", Moh'amed et la famille de Fatima. D'autres se dévêtent pour se flageller ou pour se lacérer le dos et le front jusqu'au sang, en lançant en chur des malédictions contre ceux qui ont usurpé le pouvoir après la mort du Prophète. Frustrés de ne pas voir dans sa succession la lignée de Fatima et de A'li, les shii'tes ont gardé une haine ancestrale enfouie au fond de leur cur. Ainsi dans les mosquées lors des sermons, ils se saisissent d'un sabre et l'agitent avec violence en signe de vengeance. Qu'il soit concrétisé par d'interminables et lugubres récits ou par des psychodrames macabres sur des scènes improvisées, tout le folklore religieux tourne autour des circonstances de la mort des martyrs et du souvenir de leur humiliation.

Les occultés de l'islam

Après le martyr de H'ussein, un certain nombre de fidèles se sentirent coupables de n'avoir pas pu lui porter secours. Ils se réunirent en secret pendant quatre ans et sont connus sous le nom du groupe des "pénitents". Ils se décidèrent à sortir de l'ombre pour marcher contre l'armée des Omeyades, à un contre dix, et trois mille pénitents furent massacrés. Ce sacrifice à grande échelle frappa l'imagination des musulmans de Perse et un certain Moukhtar essaya de canaliser l'émotion des croyants vers un homme, fils de A'li, par la tribu des H'anafya. Une secte fut créée autour de cet homme inspiré et, quand il mourut, ses fidèles considérèrent qu'il n'était pas mort, mais simplement occulté, et qu'il réapparaîtrait. C'est ainsi que sont nés deux concepts dans la pensée shii'te, celui du Juste inspiré dans sa génération et celui de son occultation provisoire et de son retour comme rédempteur des hommes.

Ce Juste occulté fut appelé "Mahdi". Il faut ouvrir ici une parenthèse sémantique. Mahdi au sens large est un "initié", un être guidé par Dieu, mais aussi quelqu'un qui facilite l'entrée dans un groupe ou dans une doctrine, celui qui défriche, prépare ou aplanit le terrain, résout une difficulté. Mahdi a aussi le sens de berceau, de lieu d'origine. Ainsi le Mahdi va chercher son inspiration à la source, puis il initie les apprentis au sens caché du Coran, la science secrète, progressivement, en fonction de leur niveau spirituel. Lui-même acquiert un complément de formation lors de son occultation, qui lui permettra à sa réapparition, de sauver le monde de l'injustice. L'imam occulté devient Mahdi, une sorte de messie eschatologique.

Mais comme il ne peut y avoir qu'un seul Mahdi, la shia'h s'est fractionnée très tôt en plusieurs sectes, tendances ou mouvements. On compte sept "hérésies" d'apparition d'un imam caché sur une dizaine de siècles. Ce qui caractérise ces apparitions, c'est la violence.

En Islam aujourd'hui, les hérésies à vocation d'attente du Mahdi-Messie sont combattues, même dans les pays à pouvoir shii'te, dont la doctrine ressemble de plus en plus à la norme majoritaire sunnite. La tendance présente est à l'éloignement vers la fin des temps de l'apparition de cet être surnaturel qu'est le Mahdi. Ainsi la "voie tracée" sunnite, qui ne croit pas dans l'attente d'un Messie, n'a foi qu'en un Mahdi lointain, apparaissant à la fin des temps, après les guerres de Gog et Magog, qui seront suivies d'un retour fugace de la lumière spirituelle, comme une sereine acuité avant la mort. Le retour du Mahdi est précédé par la venue d'un imposteur "Dajjal" réalisant de faux miracles. Ce Dajjal sera combattu par le Mahdi qui rétablira l'ordre dans le monde.

Pour les sunnites, le Mahdi est, lui, un inconnu, un combattant assimilable au Messie issu de Joseph, frayant la voie au prophète I'ssa-Jésus ressuscité qui doit sauver le monde en l'islamisant. Le rôle du Mahdi est ainsi minimisé. Et la shia'h régulière semble s'aligner progressivement sur une perspective lointaine d'apparition de l'imam caché.

Les calomnies antijuives

Néanmoins dans les sermons des mosquées et non des moindres, puisqu'il s'agit d'Al Aqsa et d'Al Azhar, l'Antéchrist Dajjal est revenu à la mode. Les spéculations musulmanes ont tourné autour de l'idée que l'an 2000 marquait le début du règne du Mal, sous la conduite d'un être diabolique, ayant un seul il, Dajjal. Et l'antéchrist Dajjal serait juif, l'empire du mal étant l'association Israël/Etats-Unis!

Ne vous aventurez pas dans une réunion d'une confrérie shiite, car vous risquez de perdre un il. Les croyants shiites éborgnent l'infidèle, souhaitant ainsi accélérer la venue du cyclope Dajjal, afin que l'imam caché puisse sortir de sa cachette, pour le combattre.

Une autre calomnie antisémite est à la mode dans les sermons des mosquées et dans les livres de la foi shiite. Mais là il faut revenir à la source du shisme de l'Islam.

A'bdallah ibn Saba serait un juif yéménite qui aurait participé aux épisodes de la succession de Moh'amed et se serait converti à l'Islam naissant. On l'appelait aussi Ibn al Sawdah, fils de la négresse. Venant d'Arabie du Sud, sa mère avait la peau foncée. Bien qu'extrémiste, A'bdallah était un homme doué prêchant la métempsycose et connaissant les arcanes des trois religions présentes en Arabie. Il serait devenu un conseiller important du gouverneur d'Egypte à Fostat, à l'époque du khalifa O'thman dont il aurait fomenté l'assassinat.

Pour des raisons d'opportunité et d'antisémitisme, de nombreux historiens ont tendance à lui donner une place centrale dans les divisions de l'Islam naissant et à lui imputer la responsabilité du schisme de la shia'h. Pour notre propos, l'originalité d'A'bdallah était d'affirmer que Moh'amed était le Messie et qu'il allait réapparaître en temps opportun. En attendant, son représentant terrestre était A'li, dont il était lui-même un disciple fidèle et dévoué. D'après certains historiens, il se serait pris lui-même pour un prophète, souhaitant que A'li se déclare l'incarnation de Dieu. A'li l'aurait de ce fait exilé.

Après l'assassinat de A'li, A'bdallah Ibn Saba niait qu'il fût mort, affirmant que son cadavre était celui d'un démon ayant pris les traits de A'li. A'li se serait caché dans les nuages et réapparaîtrait pour rétablir un Royaume de Justice. Cette doctrine de l'occultation trouve des précédents dans une secte chrétienne locale, mais elle est aussi recensée dans le Coran (Soura 4/156). La conception mystique d'A'bdallah, d'un double Messie, Moh'amed et A'li, est néanmoins plus proche de celle du judaïsme que de celle de la shia'h.

Toujours est-il que cet homme est mis en avant encore aujourd'hui, pour des raisons partisanes, comme étant le Juif qui a miné l'Islam de l'intérieur.

Notons aussi pour l'anecdote, qu'une secte dérivée de la shia'h, les alaouites, présente encore actuellement en Syrie, où elle a le pouvoir politique, bien que minoritaire, et en Turquie, dans la région entre Tripoli et Antioche, pousse le culte de la personnalité au point de diviniser A'li, comme le préconisait A'bdallah ibn Saba.

CONCLUSION

Au terme de cette courte analyse sur les notions de messie et d'attente, nous sommes arrivés à la conclusion qu'avec la création de l'État d'Israël, la maison de David, au sens large, est enfin en mouvement et qu'elle a commencé à rétablir les droits du peuple juif sur la terre de Canaan. Avec une prophétie de Zacharie, l'Écriture a prévu l'intervention collective de cette entité qui doit inaugurer l'ère messianique. Zacharie dit au chapitre 12/8-10, à propos de la Maison de David:

"En ce jour, l'Éternel étendra sa protection sur les habitants de Jérusalem, et alors le plus vacillant parmi eux sera comme David, et ceux de la "Maison de David" paraîtront à leurs yeux comme des êtres divins, comme des anges de l'Éternel. En ce jour je m'appliquerai à détruire toutes les nations venues contre Jérusalem. Mais sur la Maison de David et sur les habitants de Jérusalem je répandrai un esprit de bienveillance et de pitié,"

C'est donc la Maison de David représentant toute l'humanité qui peut uvrer pour introduire celle-ci dans une ère nouvelle, qui pourrait ressembler à l'ère annoncée par les prophètes, et qui a comme programme annoncé:

"D. est roi sur toute la terre et sa connaissance sera universelle; le Temple sera construit; le péché et le mal, la famine, la maladie et la mort seront bannis; la justice, la paix et l'harmonie seront établies; un âge d'or d'abondance s'installera; les exilés seront rassemblés, les morts ressuscités et une nouvelle alliance sera conclue."

En plagiant un maître, Saadia Gaon, "après tout, la création de l'homme à partir du néant était certainement une opération plus ardue que celle de ressusciter un mort de la poussière". Le Messie apparaîtra alors comme un être exceptionnel qui surgira ou qui reviendra pour apporter son paraphe, une fois les progrès de l'humanité accomplis.

Mais est-ce que les nations formant la "Maison de David" ont-elles un désir réel de mettre un terme à la querelle millénaire des fils d'Abraham et à celle de la "résurrection de Jésus"? Nous le saurons dans un avenir proche.

Fin de la conférence

Albert SOUED - janvier 2001

Le lecteur qui souhaite en savoir plus peut consulter "La Révolution des Messies"

d'Albert SOUED, édité chez l'Harmattan et paru en novembre 2000